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Féminité du Bois de Serge Lutens : comment un cèdre du Maroc est devenu, en 1992, une signature féminine culte

Copeaux et planches de cèdre de l'Atlas dans un atelier marocain, avec quelques prunes séchées et bâtons de cannelle sous une lumière dorée

Au début des années 1990, offrir un parfum de cèdre à une femme avait quelque chose d’incongru. Le bois sec et résineux appartenait aux lotions après-rasage et aux rayons masculins. Serge Lutens a pris ce code à contre-pied avec Féminité du Bois, un parfum né d’un souvenir d’atelier à Marrakech, et l’a transformé en une signature que beaucoup considèrent aujourd’hui comme un classique. Voici comment ce renversement s’est fait, et pourquoi il compte encore.

Un homme d’images avant d’être un homme de parfums

Serge Lutens ne vient pas du monde des parfumeurs. Il a d’abord travaillé dans la coiffure, le maquillage et la photographie, notamment pour Dior, avant de devenir le créateur de l’image de Shiseido à partir du début des années 1980. Ses campagnes pour la marque japonaise, très graphiques et presque théâtrales, ont marqué une génération.

C’est donc par l’image et par l’émotion qu’il arrive au parfum. Il ne compose pas lui-même les formules : il raconte, il oriente, il refuse. Ce rôle de directeur artistique exigeant explique beaucoup de la singularité de ses créations.

Marrakech et l’odeur du cèdre travaillé

Le point de départ de Féminité du Bois est souvent raconté de la même manière. Serge Lutens s’est installé à Marrakech dès la fin des années 1960, et il y a découvert l’odeur des ateliers où les artisans travaillent le cèdre de l’Atlas. Une odeur de copeaux frais, à la fois boisée, un peu crayeuse, presque sucrée par moments.

Ce qui l’a frappé, ce n’est pas le côté viril qu’on prêtait alors au bois. C’est sa douceur, sa chaleur, la façon dont il se mêle à la poussière, aux épices et aux fruits secs des souks. Il en a tiré une intuition simple : ce bois pouvait parler aux femmes, à condition de lui donner de la rondeur.

1992 : Shiseido, le Palais-Royal et un pari risqué

Féminité du Bois sort en 1992 sous la bannière Shiseido. La même année ouvrent à Paris les Salons du Palais-Royal Shiseido, une boutique au décor violet et noir pensée par Serge Lutens, qui deviendra le lieu emblématique de ses créations.

La composition est confiée à Pierre Bourdon et Christopher Sheldrake. Ce dernier deviendra ensuite le complice de très nombreux parfums de la maison. Le résultat ne ressemble à rien de ce qu’on trouvait alors au rayon féminin, dominé par les grands floraux et les orientaux poudrés.

Le geste fondateur tient en une idée : mettre un bois au centre d’un parfum féminin, sans le cacher derrière des fleurs.

Comment rendre un bois « féminin » ?

Le cèdre seul peut sembler sec, voire austère. Toute l’astuce de Féminité du Bois a été de l’enrober. Les descriptions les plus répandues évoquent des fruits confits comme la prune et la pêche, des épices chaudes comme la cannelle et le clou de girofle, et un fond de miel et de cire d’abeille. Les pyramides affichées par les revendeurs varient d’ailleurs pas mal selon les sources, certaines citant aussi du litchi, de la framboise, du freesia, de la rose ou du patchouli.

Peu importe la liste exacte : l’effet recherché, c’est un bois qui sent le fruit sec et la pâtisserie épicée, un peu comme une boîte en cèdre qui aurait contenu des dattes et de la cannelle. Le bois n’est plus un costume, il devient une peau chaude.

  • En ouverture : une impression fruitée et épicée, assez douce.
  • Au cœur : le cèdre prend sa place, enveloppé de notes confites.
  • En fond : un sillage boisé, mielleux, qui reste proche de la peau.

Une famille de variations et un héritage inattendu

Lutens ne s’est pas arrêté là. Dans les années qui ont suivi, plusieurs déclinaisons ont exploré le même squelette boisé en déplaçant l’accent : Bois de Violette, Bois et Fruits, Bois et Musc, Bois Oriental. Une façon presque musicale de jouer des variations sur un même thème.

L’influence a dépassé la maison. On rapproche souvent Féminité du Bois de Dolce Vita de Dior, sorti en 1995 et signé lui aussi par Pierre Bourdon, qui reprend l’idée d’un bois fruité et épicé pour un large public. Le fait qu’une grande maison grand public s’empare de cette structure montre à quel point le pari de 1992 avait ouvert une porte.

Plus tard, quand la marque Serge Lutens a pris son autonomie, Féminité du Bois a rejoint sa propre collection. Il est aujourd’hui présenté comme mixte, ce qui boucle la boucle : le parfum qui voulait féminiser le bois finit par ne plus appartenir à aucun genre.

Ce que ce renversement a changé

Avant Féminité du Bois, une femme qui aimait les bois devait souvent piocher chez les hommes. Après, l’idée d’un boisé féminin devient légitime. Les années suivantes verront fleurir des parfums de santal, de cèdre ou de vétiver pensés pour elles, puis la grande vague des parfums mixtes.

Le parfum a aussi posé les bases d’une certaine esthétique Lutens : des matières denses, un imaginaire oriental assumé, une écriture qui préfère l’émotion à la séduction facile. C’est cette esthétique qui a nourri plus tard la notion même de parfumerie de niche en France.

Mon avis

J’ai découvert Féminité du Bois assez tard, en m’attendant à un bois sec et un peu sévère. C’est l’inverse qui m’a surpris : la première impression est presque gourmande, avec ce côté fruit confit et épices qui fait penser à un dessert d’hiver. Le cèdre arrive ensuite, plus discrètement que je ne l’imaginais.

Je ne dirais pas que c’est un parfum facile. Sur certaines peaux, l’aspect épicé peut paraître daté, un peu « parfum de grand-mère élégante », et je comprends qu’on ne s’y retrouve pas. Il demande aussi un peu de patience, parce qu’il se révèle surtout au bout d’une heure. Pour moi, il trouve sa place par temps froid, en petite quantité. Si vous cherchez d’autres idées pour cette saison, j’ai rassemblé quelques pistes dans cette sélection de parfums d’hiver pour femme.

Mon conseil, très simple : testez-le sur la peau, pas sur une mouillette, et attendez avant de juger. C’est typiquement le genre de parfum qu’on n’aime pas tout de suite et qu’on regrette ensuite de ne pas avoir pris.

Pour prolonger l’univers : quelques parfums à essayer

Si l’histoire vous a donné envie, le plus raisonnable est de commencer par un petit format avant d’investir dans un flacon. Voici ce que je regarderais en priorité.

Serge Lutens Féminité du Bois

Évidemment, l’original. Classé mixte et plutôt automnal, il permet de vérifier par vous-même comment ce cèdre fruité et épicé se comporte sur votre peau, sur plusieurs jours.

Serge Lutens Ambre Sultan

Sorti au tout début de l’aventure du Palais-Royal, il partage avec Féminité du Bois ce goût des matières orientales denses. Ici, ce sont l’ambre, le benjoin, la myrrhe et des herbes comme le laurier et l’angélique qui dominent. Plus résineux, plus sec aussi.

Serge Lutens Chergui

Son nom évoque le vent chaud du désert marocain, ce qui le relie directement à l’imaginaire de Marrakech. Miel, feuille de tabac, foin et encens : c’est un parfum enveloppant, à réserver aux journées fraîches.

Maison Margiela Under the Stars

Une piste hors maison pour ceux qui aiment l’idée d’un cèdre épicé. La cannelle et le poivre noir répondent aux épices de Féminité du Bois, avec un fond plus sombre de cuir et de labdanum. Clairement un parfum d’hiver.

Ces bois chauds deviennent vite lourds quand le thermomètre grimpe. Si vous voulez quand même porter des bois en été, j’ai réuni quelques idées pour porter un oud quand il fait chaud, avec les mêmes précautions de dosage.